+33(1) 43 59 29 90 contact@gootenberg.fr

La télé et son idéal de puissance

Déception du côté de l’audience (environ 13% de parts de marché) mais succès en buzz : le jeu de la mort de France 2 peut s’enorgueillir de 3 096 entrées dans Google Actu sur la semaine précédente, des articles dans la presse internationale (The Independent, La Repubblica, Corriere Della Sera, Le Temps…) plus de 780 tweets sur les dernières 24h (avec le #jeudelamort)… peu de chaînes françaises réussissent ça, peut être car peu d’entre elles innovent à ce point.

Quand le « racolage » rencontre le service public.

La chaîne a quand même réussi à programmer de la psychologie sociale en prime-time (peu de disciplines universitaires ont ce privilège), avec les commentaires d’un groupe de professeurs qui n’a a priori rien du tandem Nikos Aliagas-Victoria Silvstedt, mais sans s’interdire de nous montrer quelques images racoleuses (une japonaise que l’on met dans l’eau bouillante et qui a mal, une fille qui « se lâche » sur l’île de la tentation ou encore cet Anglais qui joue à la roulette russe en direct…). Il faut bien voir pour comprendre.

N’empêche qu’hier, devant mon PC en streaming, j’ai appris ou révisé de vraies notions de psychologie sociale (le concept d’autorité, les injonctions, les processus d’engagement…) expliquées par un excellent Jean-Léon Beauvois, qui a su rester accessible sans trop vulgariser.

J’ai aussi beaucoup aimé l’idée d’aller au bout de ce qu’il y a de plus intéressant dans la téléréalité : l’expérience socio. Je me suis même demandé si ce n’était pas ça la vraie téléréalité : des gens qui ne savent pas qu’ils participent à une expérience, des universitaires pour nous aider à décoder les réactions et de vraies conclusions.

Je regrette quand même un gros oubli dans l’émission d’hier : le public (car eux aussi ont été piégés). Je me suis couché avec de nombreuses questions quant à l’effet de l’autorité sur le groupe : quelles ont été leurs réactions ? Pourquoi n’ont-ils pas bougés ? Comment ont-ils gérés leurs dissonances ?

Alors pourquoi ce programme intello grand public, « racoleur » et instructif comme il faut, n’a pas été ce grand rendez-vous de télévision que l’on aurait pu imaginer ?

Il y a quelque chose d’ironique dans la réponse. Voilà un documentaire sur la prétendue autorité et influence de la télévision sur l’individu qui n’arrive même pas à rassembler plus de 3 millions de personnes. A l’heure ou la télévision perd chaque jour un peu plus son statut de média de masse (nous étions au moins trois à suivre le doc en streaming depuis mon ordinateur), quelle importance accorder à des interrogations aussi sévères quant à son pouvoir ? J’avais un peu l’impression que la télé parlait d’elle-même et pour elle-même, affichant son pouvoir et ses guerres internes (les méchantes chaînes commerciales prêtes à tout pour l’audience contre le gentil service public qui nous aide à décoder), en oubliant l’essentiel…

Car Internet est selon moi le grand absent de la soirée, évoqué trop rapidement pendant le débat, son influence et son autorité n’ont pas été évoquées. Sachant que plus on est proche de la victime, plus il est dur d’obéir à l’ordre (c’est d’ailleurs pour ça que même si le « questionneur » entendait les cris de la victime, il ne la voyait pas) il eut été intéressant de se poser la question : quid d’assener une décharge électrique via son clavier à un inconnu situé au bout du monde ?

Des questions à creuser…mais comme la télé est encore le premier média, on peut dire que France 2 a réussi son pari, et comme disaient les premières campagnes de pub pour France 5 : « éduquons !…n’est pas une insulte ! »

Fabien Pecot

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *