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Leçon de media training #3 : plonger dans le pot en laissant croire qu’on tourne autour

Pour cette troisième leçon, place à Monsieur le directeur général du FMI. Dominique Strauss-Kahn était invité de France Inter ce matin, tenu par son devoir de réserve quant à la politique française, le voilà contraint de nous distiller ses messages en sous main. L’occasion de parler de cette technique du message à double sens qui permet de respecter les impératifs de sa position tout en adressant ses messages à ceux qui doivent les entendre.


Dominique Strauss-Kahn
envoyé par franceinter. – L’info internationale vidéo.

Quelques éléments de contexte : en acceptant cette interview, DSK sait que le journaliste jouera au chat et à la souris, et ce bien qu’il ait été prévenu en amont : « on ne parlera pas de 2012 ! » Sachant qu’il n’obtiendra rien en posant ses questions franchement, le journaliste va tourner autour du pot, venir le chercher subtilement pour obtenir des réponses à double sens, c’est tout le jeu de l’interview-tango : on s’aime bien, on se cherche, le ton monte un tout petit peu, mais personne n’est dupe. Tout le monde est gagnant, le journaliste a sa tête d’affiche, l’invité a sa tribune.

Imaginons : votre fonction actuelle vous interdit de dire que vous voulez un poste, mais puisque vous le voulez vraiment, ce serait quand même bien de ne pas fermer toutes les portes. Alors souvenez-vous que vous êtes français, que cette langue est sémantiquement vicieuse, et que vous pouvez tout évoquer sans jamais rien dire.

Concrètement, quels messages veut faire passer DSK et comment s’y prend-t-il ?

Premier message : « je suis de gauche » … malgré la couverture de Newsweek, les plans administrés à la Grèce etc… . Comme sa fonction lui interdit de prendre position et que le fait même de l’affirmer serait contre-productif (pourquoi le dire si c’est évident ?), il doit le laisser entendre. Il dit donc : face à ce qu’il se passe, laisse-t-on les marchés faire tout seuls « les gens de gauche diront [qu’il faut faire au niveau mondial] ce qu’on a réussi au XIXème et encore plus au XXème : que les pouvoirs publics représentant l’intérêt collectif arrivent à dominer le marché » et expliquer ensuite que c’est ce qu’il fait au FMI. Il ne l’a pas dit, mais l’auditeur a compris.

Deuxième message : « Si j’étais en France, je ne ferais pas comme Nicolas Sarkozy » là aussi, difficile de le dire tel quel car comme il précise dans l’interview, la tradition veut qu’un directeur général du FMI ne s’occupe pas à son pays d’origine. Mais l’autre tradition veut qu’on ne se prive pas d’une prise de parole pour placer ses pions en vue d’une possible candidature aux primaires.

Alors quand le journaliste l’interroge sur la politique économique à mener face à la crise : réduire les déficits ou relancer la demande ? Il ne se prive pas de placer son message. Alors certes, il répond que « ça dépend ». Mais tout est dans la nuance  de ces trois mots : « dans certains pays ». Lorsqu’on est au bord du gouffre, comme la Grèce il n’y a pas d’autres moyens…  mais dans d’autres pays qui ont des marges de manœuvres, même pas très grandes (on se demande de qui il parle) : il faut soutenir la demande.

Ne relâchez pas l’attention, le message codé continue ! Il constate que le programme du FMI proposé à la Grèce a été très dur mais surtout bien expliqué à la population, et poursuit avec pléthores de précautions : « je crois en effet, partout, dans tous les pays,  quand on explique à la population pourquoi on doit prendre une mesure, même quand elle est parfois difficile, on arrive à la prendre, ça ne veut pas dire que tout le monde est content, mais on arrive à avancer » (respiration !), et il conclut (pour ceux qui n’auraient pas compris de quel pays il parlait) par l’exemple des retraites pour illustrer le besoin de bien expliquer.

Emballé, c’est pesé ! Si d’aventure excité par vos sous-entendus,  le journaliste (qui tout complaisant qu’il est sait bien écouter entre les ondes) se lance dans une question plus directe : ne vous interdisez pas de rappeler que vous n’avez pas le droit d’en parler, fonction et tradition oblige ! Comme expliqué dans la leçon n°2, à ce stade, il ne reste en général plus beaucoup de temps donc il n’insistera pas et vous pourrez tranquillement perfectionner votre technique en vous replongeant dans Tristan et Iseut.

Fabien Pecot

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